Reconnaître sans voir : 150 ans d’histoire de la prosopagnosie
Depuis plus d’un siècle, des médecins, des artistes et des personnes ordinaires racontent la même énigme : voir les visages sans pouvoir les reconnaître. De la “cécité psychique” décrite en 1867 à la création d’associations internationales au XXIᵉ siècle, l’histoire de la prosopagnosie révèle une lente prise de conscience : ce trouble n’est pas rare, il est simplement resté invisible.
Quaglino & Borelli
Carlo Quaglino & Giacomo Borelli décrivent un patient atteint de “cecità psichica” (cécité psychique).
Il reconnaît parfaitement les objets, mais plus les visages, ni même le sien dans le miroir. Première description connue d’un cas de prosopagnosie acquise.
Giornale d’Igiene e Medicina Legale, 1867.
John Hughlings Jackson
Le neurologue britannique observe un patient après un accident vasculaire : il peut parler et raisonner, mais ne reconnaît plus les visages familiers.
L’idée qu’il existe une “mémoire des visages” indépendante émerge.
📚 On Affections of Speech from Disease of the Brain, Brain, 1872.
Hermann Munk
À Berlin, Munk expérimente sur des chiens : après des lésions du lobe occipital,
les animaux ne reconnaissent plus les visages humains.
Naissance de l’hypothèse que la reconnaissance faciale se joue dans le cerveau postérieur.
📚 Über die Funktionen der Großhirnrinde.
Heinrich Lissauer
Décrit la “Seelenblindheit” (“cécité de l’âme”) : son patient perçoit les objets et les visages mais ne sait plus ce qu’il voit.
Première théorie des “agnosies visuelles”, dont la prosopagnosie fera partie.
📚 Archiv für Psychiatrie und Nervenkrankheiten, 1890.
Joachim Bodamer
Médecin neurologue, il publie “Die Prosop-Agnosie” et crée le mot.
Il étudie trois soldats blessés à la tête incapables de reconnaître les visages,y compris le leur, malgré une vision intacte.
Le mot “prosopagnosie” entre officiellement dans la littérature scientifique.
📚 Archiv für Psychiatrie und Nervenkrankheiten, 179, 6–53.
H. R. McConachie
Première description d’un cas sans lésion cérébrale : une jeune femme qui, depuis toujours, ne reconnaît personne.
Découverte de la prosopagnosie développementale.
📚 Cortex, 12(1), 76-82.
Ken Nakayama & Brad Duchaine
Ils créent le Cambridge Face Memory Test qui permet de detecter la prospgnosie developemntal
Le trouble n’est pas rare : il est invisible, car beaucoup compensent sans le savoir.
📚 Duchaine & Nakayama, Nature Neuroscience Reviews, 2006.
Le grand public découvre le mot “Face-Blindness”
Des articles dans Wired et Harvard Gazette racontent la vie quotidienne des personnes “face-blind”.
Le trouble sort du cadre médical ; les premiers forums d’entraide apparaissent.
📚 Wired, nov 2006 ; Harvard Gazette, juin 2006.
Oliver Sacks popularise le sujet
Dans “Face-Blind” (The New Yorker, 23 août 2010),
le neurologue raconte sa propre prosopagnosie, décrivant ce que c’est que “vivre dans un monde de visages sans noms”.
La prosopagnosie devient connue du grand public international.
📚 The New Yorker, 2010.
Face Blind UK – The Organisation
Création de Face Blind UK comme une Community Interest Company à but non lucratif.
Dirigée par et pour les personnes atteintes de prosopagnosie, l’organisation œuvre à la reconnaissance du trouble dans la société britannique et à la mise en réseau des personnes concernées.
Première structure officielle au Royaume-Uni dédiée entièrement à la prosopagnosie, elle fait le lien entre la recherche scientifique et l’expérience vécue.
Twenty-item prosopagnosia index (PI20)
L’équipe du Face Blindness Research Group (University College London & Harvard) propose un test d’auto-évaluation en anglais permettant à chacun de vérifier s’il présente des difficultés à reconnaître les visages.
Première plateforme internationale accessible au grand public, elle ouvre la voie à une meilleure compréhension et à la détection de la prosopagnosie, grâce au site TroubleWithFaces.org.
📚 Source : TroubleWithFaces.org – Test Yourself
APLF – Association Prosopagnosie de Langue Française
Après la mise en ligne du premier test de détection de la prosopagnosie en langue française, le site reçoit un grand nombre de témoignages de personnes découvrant qu’elles sont concernées.
Face à cet écho, naît l’APLF – Association Prosopagnosie de Langue Française, avec pour objectif de rendre visible ce trouble encore méconnu et de favoriser les échanges entre personnes concernées, chercheurs et professionnels de santé.
L’APLF devient le premier réseau francophone créé par et pour les prosopagnosiques.