La théorie de l’arbre : comprendre comment un TND peut façonner l’identité
Par le Dr Hibou, spécialiste des humains qui disent “ça va”
Cet article s’inspire notamment de la vidéo de Psycocouac sur la théorie de l’arbre, qui propose une manière simple et puissante de réfléchir à la construction de l’identité : nos comportements visibles ne poussent pas dans le vide. Ils s’enracinent dans des expériences, des apprentissages, des blessures, des stratégies et des manières de survivre au monde.
Et comme nous sommes ici sur prosopagnosie.fr, nous allons regarder cette théorie à travers un exemple précis : la prosopagnosie, c’est-à-dire la difficulté à reconnaître les visages.
Quand un TND n’est pas seulement une difficulté
Quand on parle de trouble neurodéveloppemental, ou TND, on pense souvent à une difficulté précise : reconnaître les visages, lire, maintenir son attention, coordonner ses gestes, comprendre certains codes sociaux.
C’est pratique.
C’est simple à comprendre.
Mais c’est aussi réducteur.
Un TND n’est pas seulement une difficulté posée quelque part dans un coin du cerveau, comme une boîte mal rangée dans un grenier neurologique.
C’est aussi une manière de grandir, de percevoir le monde, de se construire, de compenser, d’éviter, d’apprendre, de se protéger.
Pour comprendre cela, on peut utiliser une image : la théorie de l’arbre.
L’arbre : racines, tronc, branches et feuillage
Imaginons une personne comme un arbre.
Les branches, ce sont les comportements visibles :
la manière de parler, de travailler, d’aimer, d’éviter les situations, de se justifier, de trop contrôler, de trop sourire, de disparaître dans un coin, de faire le clown, ou de devenir excellent dans l’observation des détails.
Le tronc, c’est l’identité consciente :
- “Je suis quelqu’un de sociable.”
- “Je suis nul avec les gens.”
- “Je suis bizarre.”
- “Je suis maladroit.”
- “Je suis très intuitif.”
- “Je suis quelqu’un qui fait attention.”
Et puis il y a les racines.
Les racines, ce sont les expériences répétées, précoces, parfois minuscules, parfois violentes, qui nourrissent l’arbre sans forcément être visibles.
C’est dans les racines que les TND prennent une place très particulière.
Un trouble neurodéveloppemental n’est pas seulement un “symptôme”. Il peut devenir une expérience fondatrice : une manière d’être au monde depuis l’enfance, parfois avant même que la personne puisse mettre des mots dessus.
Et comme on se construit souvent en se comparant aux autres, il peut être plus simple de se croire “nul” que de comprendre qu’on est “différent”.
Petit chef-d’œuvre de l’espèce humaine : quand quelque chose ne rentre pas dans la norme, on accuse l’individu avant d’interroger la norme. Très malin. Très moderne. Très épuisant.
Pourquoi les TND touchent autant l’identité
Un TND accompagne souvent la personne depuis toujours.
Il n’arrive pas un mardi à 14h12 avec un petit panneau : “Bonjour, je suis ton trouble neurodéveloppemental, enchanté.”
Non. Il est là pendant que l’enfant apprend à parler, jouer, reconnaître, comprendre, aimer, se comparer aux autres.
L’enfant ne se dit pas : “J’ai un fonctionnement neurodéveloppemental particulier qui modifie certains traitements cognitifs.”
Non. L’enfant se dit plutôt :
- “Je suis bête.”
- “Je suis bizarre.”
- “Je ne fais jamais comme il faut.”
- “Les autres y arrivent, pas moi.”
- “Je dois faire semblant.”
Ce décalage répété peut devenir un schéma, au sens de la thérapie des schémas développée par Jeffrey Young, Janet Klosko et Marjorie Weishaar.
Leur modèle s’intéresse à la manière dont certaines expériences précoces peuvent construire des façons durables de se représenter soi-même, les autres et le monde. La thérapie des schémas combine des outils issus des thérapies cognitives et comportementales avec d’autres approches, en accordant une grande place à l’histoire de l’enfance, aux stratégies de protection et aux émotions.
Autrement dit : ce qui se répète dans l’enfance peut devenir une croyance profonde.
Pas une croyance intellectuelle du genre : “Je pense que.”
Mais une croyance enracinée du genre : “Je sens que c’est vrai.”
Et les croyances enracinées ne lâchent pas juste parce qu’on leur présente un PowerPoint bien fait.
Hélas. Sinon, l’humanité aurait réglé deux ou trois problèmes depuis l’invention de la transition animée.
Exemple : la prosopagnosie comme racine invisible
Prenons la prosopagnosie, puisque nous sommes ici pour parler de reconnaissance des visages, et non pour admirer le feuillage de concepts psychologiques vaguement décoratifs.
La prosopagnosie est une difficulté à reconnaître les visages. Elle peut être acquise, par exemple après une lésion cérébrale, mais elle est aussi très souvent développementale, c’est-à-dire présente depuis l’enfance.
Dans sa forme développementale, la personne grandit avec cette difficulté sans forcément savoir que les autres possèdent une capacité supplémentaire : reconnaître automatiquement quelqu’un à partir de son visage.
Pour une personne prosopagnosique, cette reconnaissance automatique ne fonctionne pas, ou fonctionne mal. Elle doit alors utiliser une multitude d’autres indices : la voix, la silhouette, les vêtements, la coiffure, la démarche, le contexte, les habitudes, la posture, la manière de bouger.
Ces indices sont précieux, mais ils sont souvent moins fiables et plus coûteux.
Et c’est là que l’arbre devient intéressant.
Une personne prosopagnosique peut vivre des situations répétées comme :
- ne pas reconnaître quelqu’un qu’elle connaît pourtant très bien ;
- passer pour froide, distraite, méprisante ou “dans sa bulle” ;
- sourire à quelqu’un sans savoir qui c’est ;
- éviter les lieux où elle pourrait croiser des personnes hors contexte ;
- attendre que l’autre parle pour l’identifier à la voix ;
- reconnaître les gens à leur démarche, leurs cheveux, leurs vêtements, leur posture ou leur manière de bouger ;
- ressentir une honte immense après avoir “raté” une reconnaissance sociale.
Vue de l’extérieur, la difficulté peut être interprétée de travers :
- “Elle est toujours dans la lune.”
- “Il n’est pas rapide à la détente.”
- “Elle ne fait pas attention aux gens.”
- “Il est un peu froid.”
Vue de l’intérieur, c’est parfois beaucoup plus intime :
- “Je ne suis pas fiable socialement.”
- “Je peux blesser les gens sans le vouloir.”
- “Je dois être en vigilance permanente.”
- “Je dois faire semblant d’avoir reconnu.”
- “Je dois éviter certaines situations.”
Et voilà.
La prosopagnosie n’est plus seulement une difficulté perceptive. Elle devient une expérience sociale répétée.
Elle descend dans les racines.
Les compensations : des branches magnifiques, mais fatigantes
Souvent, les personnes prosopagnosiques développent des compensations impressionnantes.
Elles apprennent :
- à écouter finement les voix ;
- à observer les silhouettes ;
- à mémoriser les contextes ;
- à repérer les gestes ;
- à reconnaître les vêtements, les coiffures, les habitudes ;
- à devenir très attentives aux ambiances sociales.
Certaines personnes développent même une sensibilité relationnelle très fine, parce qu’elles ont dû apprendre à reconnaître les autres autrement que par le visage.
Elles lisent les indices périphériques : les intonations, les postures, les rythmes, les manières d’entrer dans une pièce, les façons de rire, les gestes familiers.
Mais attention : une compensation n’est pas un super-pouvoir magique. C’est aussi une dépense d’énergie.
Quand reconnaître quelqu’un demande une enquête, une analyse de contexte et trois hypothèses concurrentes, ce n’est pas juste “être attentif”. C’est travailler.
Et quand cette vigilance devient permanente, elle peut influencer la personnalité apparente.
La personne peut :
- paraître distante ;
- éviter les grands groupes ;
- développer de l’anxiété sociale ;
- faire beaucoup d’humour pour masquer le malaise ;
- devenir hyper-observatrice ;
- contrôler fortement les interactions ;
- préférer les lieux, les rôles ou les contextes bien identifiables.
Ce ne sont pas forcément des “traits de caractère” au départ.
Ce sont parfois des stratégies.
Avec le temps, ces stratégies peuvent devenir des branches solides de l’arbre.
Le problème : confondre la branche et la racine
Quand une personne dit :
- “Je suis sauvage.”
- “Je ne suis pas sociable.”
- “Je suis mauvais avec les gens.”
- “Je suis toujours à côté.”
Il peut être utile de se demander :
Est-ce vraiment mon identité ?
Ou est-ce une adaptation construite autour d’une difficulté invisible ?
Parce qu’un TND peut créer un malentendu intérieur : la personne finit par croire qu’elle est “comme ça”, alors qu’elle s’est peut-être organisée autour d’un effort permanent.
Dans la prosopagnosie, cela peut donner : “Je n’aime pas les soirées.”
Alors que, parfois, la phrase plus juste serait : “J’aime les gens, mais les soirées me demandent une énergie énorme parce que je dois identifier tout le monde sans les visages.”
Ce n’est pas la même histoire.
Dans le premier cas, on parle d’un trait de personnalité.
Dans le second, on parle d’un environnement mal adapté à un fonctionnement cognitif particulier.
Et là, tout change.
La personne n’est plus “asociale”.
Elle est peut-être fatiguée de devoir résoudre une énigme humaine toutes les trois minutes avec un verre à la main et de la musique trop forte.
Ce qui, reconnaissons-le, ressemble davantage à une épreuve olympique qu’à une interaction détendue.
Les émotions : le cerveau réagit avant les mots
Les recherches en neurosciences affectives montrent qu’il faut distinguer les circuits de détection et de réponse aux menaces, comme certains circuits impliquant l’amygdale, et l’expérience consciente de la peur ou de l’anxiété.
Dit plus simplement : le cerveau peut réagir avant même qu’on ait compris ce qui se passe.
Une personne prosopagnosique peut entrer dans une pièce et sentir immédiatement une tension :
- “Je vais devoir reconnaître des gens.”
- “Je vais me tromper.”
- “Je vais vexer quelqu’un.”
- “Je vais être démasqué.”
Même si, rationnellement, elle sait qu’elle n’a rien fait de mal.
Le corps, lui, peut déjà être en alerte.
Et le corps, ce vieux dramaturge, adore sonner l’alarme avant de lire le dossier.
Prendre du recul : observer l’arbre au lieu d’être coincé dedans
Prendre du recul, ce n’est pas nier ce qu’on ressent.
Ce n’est pas se dire : “Ce n’est pas grave.”
Quand ça l’est.
Ce n’est pas non plus coller une phrase inspirante sur une difficulté réelle en espérant que la magie fasse son travail. La magie est souvent en RTT.
Prendre du recul, c’est pouvoir passer de : “Je suis nul, je ne reconnais personne.”
à : “Je vis une situation difficile parce que mon cerveau ne traite pas les visages comme la majorité des gens. J’ai développé des stratégies, mais elles me fatiguent.”
Ce déplacement change beaucoup de choses.
Les recherches sur la distanciation de soi montrent que prendre une perspective plus distante sur ses propres expériences émotionnelles peut aider à réfléchir de manière plus adaptée aux événements difficiles, au lieu de rester coincé dans la rumination.
Dans le langage du Dr Hibou : Il faut parfois descendre de sa propre branche, se poser sur un autre arbre, et regarder l’arbre entier.
Ça demande du recul.
Mais c’est souvent plus efficace que de se taper la tête contre le tronc.
La prosopagnosie ne résume pas une personne
Le but de cet article n’est pas de dire : “Tout vient de ton TND.”
Non.
Une personne n’est jamais réductible à son trouble.
La prosopagnosie peut influencer l’identité, mais elle ne la résume pas.
Elle peut expliquer certaines stratégies, certaines peurs, certaines fatigues, certaines manières d’entrer en relation.
Elle peut aussi éclairer des qualités :
- l’écoute ;
- l’attention aux détails ;
- la mémoire contextuelle ;
- la sensibilité aux voix ;
- la lecture des gestes ;
- l’attention aux ambiances.
Mais la prosopagnosie n’est pas l’arbre entier.
Elle est une racine parmi d’autres.
Il y a aussi l’histoire familiale, les rencontres, la culture, les expériences heureuses, les blessures, les amitiés, les métiers, les passions, les lieux, les hasards.
Sortir de la honte
Quand une difficulté invisible se répète pendant des années, elle finit souvent par influencer la manière dont on se raconte soi-même.
Et cette histoire intérieure peut être injuste.
La personne peut croire qu’elle est froide, alors qu’elle est inquiète.
Elle peut croire qu’elle est distraite, alors qu’elle compense.
Elle peut croire qu’elle est asociale, alors qu’elle est épuisée.
Elle peut croire qu’elle manque d’attention aux autres, alors qu’elle passe son temps à chercher comment ne pas les blesser.
Pour les personnes prosopagnosiques, cette distinction est précieuse.
Elle permet de sortir de la honte.
Elle permet de dire :
“Ce n’est pas que je ne fais pas attention aux gens.
C’est que je ne les reconnais pas par le visage.
Alors j’ai appris à les reconnaître autrement.”
Et franchement, c’est déjà une petite révolution.
Pas une révolution avec barricades, fumigènes et mégaphone.
Une révolution plus discrète : celle où l’on cesse de se traiter comme un problème moral quand il s’agit d’un fonctionnement cognitif différent.
Regarder autrement ses branches
La théorie de l’arbre nous invite à regarder autrement nos comportements.
Pas seulement : “Qu’est-ce que je fais ?”
Mais aussi :
- “Qu’est-ce que j’essaie de protéger ?”
- “Quelle difficulté ai-je transformée en stratégie ?”
- “Quelle branche est devenue si grosse que j’ai oublié la racine ?”
Pour une personne prosopagnosique, cela peut vouloir dire relire son histoire avec plus de douceur.
Non, ce n’était pas forcément de la négligence.
Non, ce n’était pas forcément du mépris.
Non, ce n’était pas forcément un manque d’attention.
Non, ce n’était pas forcément “être nul avec les gens”.
C’était peut-être un cerveau qui ne reconnaissait pas les visages, dans un monde qui suppose constamment que tout le monde reconnaît les visages.
Et à partir de là, on peut commencer à jardiner.
Pas pour devenir un arbre parfaitement droit, bien taillé, conforme, prêt à être validé par un comité de copropriété psychologique.
Mais pour devenir un arbre plus conscient de ses racines.
Un arbre qui sait pourquoi certaines branches ont poussé comme elles ont poussé.
Et qui peut, parfois, reprendre un peu de lumière.
Petite mise au point du Dr Hibou
Cet article n’a pas été écrit par un vrai docteur. Le Dr Hibou est un personnage de fiction. Il n’a pas fait d’études de médecine, il n’a pas de plaque en laiton, et il n’est probablement même pas inscrit à l’Ordre des hiboux thérapeutes, qui n’existe pas encore malgré une administration déjà très motivée.
Il est simplement utile pour prendre un peu de hauteur.
Cet article propose une image, une grille de lecture, une manière de réfléchir à ce que les TND peuvent produire dans la construction de soi. Il ne remplace pas un diagnostic, une thérapie, ni un accompagnement professionnel.
Si vous avez vécu des traumatismes, si certains souvenirs sont douloureux, si la honte, l’anxiété ou l’évitement prennent trop de place dans votre vie, il est important de pouvoir en parler avec un ou une psychologue, psychiatre, psychothérapeute ou un professionnel formé à ces questions.
Prendre de la hauteur, c’est bien. Mais pour s’occuper des racines, il vaut mieux ne pas creuser seul avec une petite cuillère dans une forêt sombre.
Références
- Young, J. E., Klosko, J. S., & Weishaar, M. E. Schema Therapy: A Practitioner’s Guide. Guilford Press, 2003.
- LeDoux, J. E., & Pine, D. S. “Using Neuroscience to Help Understand Fear and Anxiety.” American Journal of Psychiatry, 2016.
- Ayduk, Ö., & Kross, E. “From a distance: Implications of spontaneous self-distancing for adaptive self-reflection.” Journal of Personality and Social Psychology, 2010.
- Leitner, J. B. et al. “Self-distancing improves interpersonal perceptions and behavior…” Journal of Experimental Social Psychology, 2017.
- Vidéo de référence : Understand your personality with the tree metaphor, Psycocouac.



















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