F.A.Q. : Faces, Amnésies, Quiproquos
C’est quoi la différence entre prosopagnosie et prosopamnésie ?
Les deux termes se ressemblent, mais ils désignent des troubles différents.
Prosopagnosie
Définition : difficulté ou incapacité à reconnaître les visages.
Origine cérébrale : souvent liée à un dysfonctionnement du Fusiform Face Area (FFA), une zone spécialisée dans le traitement des visages, située dans le cortex occipito-temporal droit.
Conséquence : le visage ne s’ancre pas en mémoire comme une identité stable. On doit alors compenser avec d’autres indices : la voix, la coiffure, la démarche, le contexte…
Exemple : discuter longuement avec quelqu’un et ne pas le reconnaître quelques minutes ou jours plus tard, même s’il n’a pas changé.
Prosopamnésie
Définition : difficulté à retenir ou rappeler l’identité associée à un visage reconnu.
Origine cérébrale : davantage liée aux zones de mémoire (hippocampe, lobes temporaux antérieurs) qu’au traitement visuel pur.
Conséquence : on reconnaît le visage comme familier, mais on ne retrouve pas qui c’est.
Exemple : croiser quelqu’un et se dire “je le connais”, mais impossible de se souvenir de son prénom, du contexte ou du lien avec lui.
En résumé
Prosopagnosie → le visage lui-même n’est pas reconnu.
Prosopamnésie → le visage est reconnu comme familier, mais l’identité (nom, contexte) n’est pas retrouvée.
Comment savoir si je suis prosopagnosique ?
Il n’est pas toujours simple de savoir si l’on est juste « distrait » ou si l’on vit avec une prosopagnosie.
Pour avoir un indice, tu peux passer un test en ligne :
Le Test de detection de la Prosopagnosie : https://prosopagnosie.fr/test-de-prosopagnosie-en-ligne/
- Le PI20 (Prosopagnosia Index) : https://prosopagnosie.fr/test-dauto-evaluation-de-la-prosopagnosie-en-20-questions-pi20/
Ces tests peuvent t’aider à repérer des difficultés de reconnaissance faciale.
⚠️ Mais attention : ils ne remplacent pas un diagnostic médical. Ils donnent une première indication. Si les résultats te questionnent, le mieux est d’en parler avec un·e médecin ou un·e neuropsychologue.
Comment se faire diagnostiquer prosopagnosique ?
Un diagnostic officiel de prosopagnosie doit être posé par un spécialiste, généralement un·e neuropsychologue ou un·e neurologue.
Le parcours est en général le suivant :
Parler à ton médecin traitant, qui pourra t’orienter vers un centre spécialisé en neuropsychologie.
Réaliser une batterie de tests standardisés : mémoire visuelle, reconnaissance de visages (comme le Cambridge Face Memory Test), attention, reconnaissance d’objets.
Examens complémentaires si nécessaire : IRM cérébrale ou autres explorations neurologiques (surtout dans les cas acquis, après un accident ou un AVC).
Ce diagnostic permet :
de distinguer la prosopagnosie développementale (présente dès l’enfance) de la prosopagnosie acquise (suite à une lésion cérébrale),
d’écarter d’autres causes possibles (problèmes de vue, troubles de mémoire générale, dépression, etc.),
et de proposer des stratégies d’adaptation personnalisées.
Comment voit-on quand on est prosopagnosique ?
Les personnes prosopagnosiques voient les visages de manière parfaitement nette. Elles peuvent comparer deux visages côte à côte. Mais leur difficulté réside dans la mémoire des visages : elles ne parviennent pas à stocker ni retrouver une identité faciale en mémoire. Un visage déjà vu semble toujours nouveau.
Doit-on dire à son employeur que l’on est prosopagnosique ?
Vous n’êtes pas obligé·e d’informer votre employeur de votre prosopagnosie. La loi protège les salariés contre toute discrimination : un employeur ne peut pas vous refuser un poste ou un contrat pour ce motif.
Cependant, certaines tâches peuvent être moins adaptées en raison du trouble. Dans ce cas, il est possible de consulter la médecine du travail. Elle pourra proposer des aménagements de poste que l’employeur est tenu de prendre en compte.
Si la prosopagnosie entraîne parfois des malentendus sociaux, il peut être utile d’en parler à quelques collègues de confiance. Ils pourront alors vous soutenir discrètement dans certaines situations.
Par exemple, en saluant quelqu’un en mentionnant son nom : « Bonjour Monsieur Dupont ! ». Cela vous permet de savoir immédiatement de qui il s’agit, sans malaise.
Est-ce que la prosopagnosie peut m’empêcher de reconnaître les animaux de compagnie ?
La prosopagnosie touche une région spécifique du cerveau, la Fusiform Face Area (FFA), située dans le gyrus fusiforme. Cette zone est spécialisée dans la reconnaissance des visages humains 1.
En principe, elle n’est pas indispensable pour reconnaître les animaux de compagnie : la plupart des personnes prosopagnosiques identifient très bien leur chien ou leur chat grâce à d’autres repères (taille, pelage, démarche, comportement).
Mais il existe un phénomène intéressant : la FFA semble aussi s’activer lorsqu’il s’agit de différencier des visages non humains que l’on connaît bien. Par exemple, un agriculteur capable de reconnaître chacun de ses moutons par la tête peut perdre cette capacité après une lésion de la FFA 2.
Cela montre que la FFA ne sert pas uniquement aux visages humains, mais peut aussi être recrutée pour des catégories visuelles familières (visages d’animaux, voitures pour les passionnés, etc.).
En résumé :
La prosopagnosie n’empêche pas de reconnaître son chien ou son chat dans la vie quotidienne.
Mais elle peut compliquer la reconnaissance fine d’animaux par leur visage, surtout dans un troupeau ou un groupe d’individus très semblables.
Est-ce que les personnes ayant un trouble du spectre autistique (TSA) peuvent compenser la prosopagnosie comme les autres ?
Oui, mais c’est souvent plus difficile.
La plupart des personnes prosopagnosiques compensent en observant des expressions faciales, en cherchant le regard, ou en décodant des indices sociaux implicites (gestes, attitudes, ambiance).
Or, dans le TSA, ces signaux sont déjà plus complexes à analyser. Cela limite donc certaines stratégies de compensation.
De plus, le TSA s’accompagne souvent d’un besoin de repères stables et routiniers, alors que la prosopagnosie demande une grande flexibilité (chercher de nouveaux indices selon le contexte).
En pratique, les personnes à la fois TSA et prosopagnosiques utilisent surtout des repères très concrets :
la voix,
les vêtements ou accessoires,
la démarche,
des routines de contexte (lieu, heure, activité).
C’est donc possible de compenser, mais le champ des stratégies est plus restreint et demande plus d’effort
La prosopagnosie est-elle héréditaire ?
Oui, plusieurs études suggèrent que la prosopagnosie développementale (ou congénitale) peut avoir une composante génétique. Il est fréquent que plusieurs membres d’une même famille présentent des difficultés similaires, sans que cela soit lié à un traumatisme ou à une lésion cérébrale identifiable.
L’étude de Kennerknecht et al. (2006), menée en Allemagne et en Chine, a montré que la prosopagnosie développementale suivait un modèle de transmission autosomique dominante dans certaines familles. Cela signifie qu’un seul parent porteur du gène pourrait suffire à transmettre la difficulté à ses enfants.
À l’inverse, de nombreux témoignages font état de cas sans antécédents familiaux. En 2008, Brad Duchaine a examiné les données disponibles et conclu que la forme non héréditaire pourrait être plus fréquente (environ 3 pour 2).
Références :
- Kennerknecht, I., Grueter, T., Welling, B., Wentzek, S., Horst, J., Edwards, S., & Grueter, M. (2006). First report of prevalence of non-syndromic hereditary prosopagnosia (HPA). American Journal of Medical Genetics Part A, 140(15), 1617-1622.
Grueter, M., Grueter, T., Bell, V., Horst, J., Laskowski, W., Sperling, K., & Kennerknecht, I. (2007). Hereditary prosopagnosia: the first case series. Cortex, 43(6), 734–749.
Peut-on bénéficier d’une RQTH quand on est prosopagnosique ?
Je ne connais aucun exemple de personne prosopagnosique bénéficiant d’une RQTH.
Il est en effet peu probable que les personnes ayant une prosopagnosie développementale demandent cette reconnaissance, car dès l’enfance elles développent des stratégies de compensation qui leur permettent d’avancer et choisissent souvent des métiers compatibles avec leurs difficultés.
En revanche, dans le cas d’une prosopagnosie acquise (suite à un AVC, un traumatisme crânien, une tumeur…), un salarié qui perd soudainement la capacité à reconnaître les visages et se retrouve bloqué dans ses missions pourrait légitimement demander une RQTH.
La RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé) est attribuée par la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées). Le dossier doit montrer :
l’impact concret de la prosopagnosie sur le travail (ex. impossibilité de reconnaître collègues ou clients, erreurs, isolement, anxiété sociale),
les besoins d’aménagements de poste (ex. organisation adaptée, outils de compensation).
La MDPH évalue surtout l’impact fonctionnel du trouble, pas uniquement la condition médicale.
La RQTH peut donner accès à :
des aménagements de poste via la médecine du travail,
certaines aides (financières, formations, accompagnements),
une protection contre la discrimination liée au handicap.
Peut-on devenir prosopagnosique en vieillissant ? Et avec la maladie de Parkinson ?
Oui, la prosopagnosie peut apparaître avec l’âge, mais cela dépend des causes sous-jacentes. On parle alors de prosopagnosie acquise lorsqu’elle survient à la suite d’un événement neurologique, comme :
un AVC,
une dégénérescence cérébrale (comme Alzheimer),
ou certaines maladies neurodégénératives, comme la maladie de Parkinson ou la démence à corps de Lewy.
Et dans la maladie de Parkinson ?
La maladie de Parkinson peut parfois entraîner des troubles cognitifs, y compris des troubles de la reconnaissance faciale.
Des études ont montré que certains patients parkinsoniens peuvent présenter des difficultés à discriminer ou mémoriser les visages, surtout quand la maladie évolue.
Cependant, ce n’est pas systématique et cela ne veut pas dire que tous les malades de Parkinson deviennent prosopagnosiques. Mais la connexion entre la dégénérescence cérébrale et les difficultés de reconnaissance est bien documentée dans certains cas.
Vieillissement et prosopagnosie
Le vieillissement normal peut aussi affecter légèrement la capacité à reconnaître les visages (temps de réaction plus long, confusion entre personnes similaires…), sans pour autant être de la prosopagnosie au sens clinique.
Mais en cas de perte soudaine ou importante de cette capacité, surtout si elle s’accompagne d’autres troubles cognitifs, il faut consulter un neurologue.
Peut-on diagnostiquer la prosopagnosie chez un enfant ?
Oui, et ce serait même très important. C’est à l’école primaire ou au collège que les premières difficultés sociales et les épisodes d’anxiété apparaissent souvent.
Certains signes peuvent alerter :
Difficulté à reconnaître ses camarades sur une photo de classe.
Difficulté à retrouver sa classe ou son enseignant.
Tendance à éviter les jeux d’équipe.
Faible nombre de copains, repli social ou isolement.
Aujourd’hui, il n’existe pas de dépistage systématique. Pourtant, on pourrait tout à fait imaginer qu’un test de reconnaissance faciale, proposé en même temps que le dépistage visuel à l’école, permette d’identifier les enfants concernés (environ 2 % de la population).
Cela leur donnerait la possibilité de comprendre leur fonctionnement dès le plus jeune âge et de développer des stratégies de compensation adaptées, au lieu d’intérioriser un sentiment d’échec ou de solitude.
Peut-on être prosopagnosique sans le savoir ?
Oui, tout à fait.
De nombreuses personnes prosopagnosiques développent dès l’enfance des stratégies de compensation : elles apprennent à reconnaître les gens grâce à leur voix, leur posture, leurs vêtements ou leur contexte habituel.
Un peu comme un daltonien qui ne réalise son trouble que lorsqu’il découvre que les autres perçoivent les couleurs différemment, beaucoup de prosopagnosiques ignorent leur condition pendant des années.
Ils pensent simplement avoir « une mauvaise mémoire des visages » ou « ne pas être physionomistes ». Parfois, ils prétendent reconnaître quelqu’un pour ne pas vexer, ou évitent certaines situations sociales.
La prise de conscience survient souvent à l’âge adulte, en découvrant que leur manière de reconnaître les gens est très différente de celle des autres.
Peut-on Reconnaître un visage… mais croire à un imposteur ?
On parle souvent du syndrome de Capgras.
Là où la prosopagnosie gêne l’identification consciente par le visage, Capgras est un délire de méconnaissance : la personne reconnaît le visage de ses proches… mais est convaincue qu’il s’agit d’un imposteur (le “double” de la vraie personne). Des modèles classiques l’expliquent par une dissociation entre la voie « identité consciente » (reconnaître le visage) et la voie affective/autonomique (sentiment de familiarité). Dans Capgras, la reconnaissance consciente est intacte mais le signal de familiarité ne se déclenche pas, d’où l’impression troublante : « Ça ressemble à X, mais je sais que ce n’est pas X ».
Prosopagnosie : difficulté à reconnaître par le visage (voie consciente altérée), mais réactions affectives possibles.
Capgras : reconnaissance consciente du visage préservée, mais sentiment de familiarité manquant → impression d’imposteur.
Peut-on se reconnaître soi-même dans un miroir ou sur une photo ?
Pas toujours.
Certaines personnes prosopagnosiques ont du mal à se reconnaître sur une photo ou même dans un miroir — du moins pas par leur visage. Elles s’appuient alors sur d’autres repères : leurs vêtements, leur coupe de cheveux, leurs accessoires.
Beaucoup adoptent, parfois sans en avoir pleinement conscience, un look distinctif : une barbe, des lunettes originales, une coiffure colorée, un piercing, tatouage…
Ces choix esthétiques les aident à se retrouver facilement sur les photos, à se distinguer dans un groupe.
Peut-on soigner la prosopagnosie ?
Il n’existe aucun traitement à ce jour. La prosopagnosie n’est pas une maladie, mais un mode de fonctionnement neurologique différent. Le cerveau développe naturellement des stratégies de compensation : repérage par la voix, les vêtements, les habitudes, etc
Il vaut mieux investir dans la compréhension de ses propres stratégies et en parler à son entourage.
Pourquoi avoir nomer le trouble prosopagnosie alors qu'il est compliqué à retenir ?
Un mot savant pour un trouble invisible
Le mot prosopagnosie vient du grec ancien :
prosōpon (πρόσωπον) → « visage »
agnōsia (ἀγνωσία) → « ne pas savoir », « incapacité à reconnaître »
Il signifie donc littéralement : « l’incapacité à reconnaître les visages ».
Ce terme a été inventé en 1947 par le neurologue allemand Joachim Bodamer, pour décrire le cas d’un patient qui, après une lésion cérébrale, ne reconnaissait plus les visages — même ceux de ses proches. Il fallait un mot précis pour la recherche médicale… mais ce n’est pas le plus simple à retenir
Un mot aussi complexe que le trouble qu’il décrit ?
C’est un peu ça, l’ironie. Un trouble méconnu, souvent mal compris, qui touche la mémoire des visages…
Et pour en parler ? On nous colle un mot de 5 syllabes, imprononçable pour la moitié des gens
Les anglophones, eux, ont choisi la simplicité avec “face-blindness” (aveugle aux visages) ou « face-blind » dans le lange courantô que le terme médical Prosopgnosia . C’est clair, imagé, et bien plus facile à partager dans une conversation.
En français, on rencontre parfois l’expression « agnosie des visages », mais ça reste un terme savent peu connu.
Parler de prosopagnosie, c’est déjà faire un pas pour rendre ce trouble visible.
Et si tu galères à le prononcer ? Tu n’es pas seul·e.
Pourquoi dit-on que la prosopagnosie est un trouble invisible ?
Un trouble invisible est un trouble qui ne se voit pas de l’extérieur, mais dont la personne concernée subit fortement les impacts.
En apparence, tout semble « normal ». La personne voit les visages comme tout le monde, mais elle est incapable de les reconnaître, car son cerveau n’en garde pas la mémoire — même pour des personnes qu’elle croise régulièrement.
Souvent incomprise, cette difficulté entraîne de l’anxiété sociale, des malentendus ou encore l’impression d’être « distrait·e »… alors qu’il s’agit bien d’un trouble neurologique.
Pourquoi je sens que « je le connais »… sans réussir à reconnaître son visage ni retrouver son nom ?
C’est un phénomène très courant, et particulièrement fréquent en prosopagnosie. Il s’explique par deux façons complémentaires dont le cerveau gère la mémoire :
la familiarité (« je sais que je connais cette personne »),
la récollection (« je me souviens précisément de qui c’est, où on s’est rencontrés, son nom… »).
Ces deux processus sont partiellement distincts dans le cerveau : la familiarité dépend davantage des régions temporales antérieures (pôle temporal, cortex périrhinal), tandis que la récollection engage fortement l’hippocampe et des réseaux associés.
Ce qui se passe en prosopagnosie
Dans la prosopagnosie, la voie d’identification par le visage (où la FFA joue un rôle clé) est moins efficace : le visage « ne dit rien ». En revanche, le signal de familiarité peut rester présent : vous sentez que la personne n’est pas inconnue, sans pouvoir l’identifier (nom, contexte, lien). Plusieurs études montrent justement, chez des personnes avec prosopagnosie développementale, une familiarité relativement intacte mais une récollection affaiblie pour les visages. 3
Pourquoi on a « le nom sur le bout de la langue »
Si la familiarité « s’allume » mais que la récollection ne suit pas, vous obtenez cette impression : « Je te connais, mais je ne sais plus d’où, ni comment tu t’appelles. » Ce décalage est aussi lié au fait que l’identité d’une personne s’appuie sur plusieurs voies : visage, voix, informations biographiques, contexte. Les régions temporales antérieures (notamment à droite) contribuent à l’idée de personne familière (célèbre ou proche) et à l’accès aux infos associées. 4
En bref
Familiarité sans identification : je « sens » que je connais, mais je ne parviens pas à remettre le nom ou le contexte.
Prosopagnosie : la voie « visage → identité » est fragile ; on s’appuie davantage sur la voix, la démarche, le lieu, le rôle.
Conséquence : les rencontres hors contexte (autre lieu/tenue) ou avec peu d’indices déclenchent la familiarité… sans récollection.
Il est possible qu’une partie des personnes qui se disent « mauvaises pour retenir les noms » soient en réalité prosopagnosiques (sans le savoir). Leur système de familiarité fonctionne bien — « je sais que je te connais » — mais le lien visage → identité → nom est fragile.
Pourquoi les personnes prosopagnosiques n’en ont-elles pas toujours conscience ?
Parce que leur cerveau s’est toujours adapté — sans le leur dire.
Prenons l’exemple du daltonisme :
Une personne daltonienne ne se rend pas compte qu’elle ne voit pas le rouge comme les autres… tant qu’elle ne se retrouve pas face à une situation concrète : comme être mois rapide à ramasser des fraises (rouge sur vert).
La prosopagnosie, c’est un peu pareil.
Les personnes concernées voient les visages — ils ne sont ni flous, ni déformés.
Mais leur cerveau n’arrive pas à les mémoriser ou à les associer à une identité.
Pour une personne prosopagnosique depuis la naissance, cette façon de fonctionner a toujours été la norme. Dès l’enfance, elle met inconsciemment en place d’autres stratégies pour reconnaître les gens :
la voix,
la coiffure,
les vêtements,
les attitudes,
ou le contexte.
C’est souvent à l’adolescence ou à l’âge adulte qu’une prise de conscience se produit : “Pourquoi je suis le seul à ne pas reconnaître les gens hors contexte ?” ou “Pourquoi je me sens toujours un peu perdu·e dans les soirées ou les séries TV ?”
Et parfois… ça passe inaperçu toute la vie.
Certaines personnes choisissent sans le savoir des environnements professionnels où ce trouble est moins gênant (relations de courte durée, peu d’interactions sociales, etc.).
Ce n’est pas qu’ils ignorent leur trouble. C’est qu’ils ont appris à vivre avec, sans savoir qu’il avait un nom.
Pourquoi les personnes prosopagnosiques ont-elles souvent du mal à estimer l’origine ethnique ?
Parce que leur cerveau n’utilise pas le visage comme repère principal.
La plupart des gens estiment une origine ethnique en s’appuyant sur une mémoire visuelle riche : des milliers de visages enregistrés au fil du temps, qui servent de « bibliothèque » de comparaison.
Chez les personnes prosopagnosiques, cette bibliothèque n’existe pas.
Elles se basent donc sur d’autres indices visibles — couleur de peau (souvent peu pertinente chez les personnes métisses ou aux origines multiples), coiffure, type de cheveux, ou encore certains marqueurs sociaux. Mais ces indices restent limités, surtout quand la personne n’a pas grandi ou vécu dans la culture de ses ancêtres.
Et de manière générale, prosopagnosique ou non, nous sommes toujours plus « fins » pour distinguer les ressemblances et différences au sein du groupe humain avec lequel nous avons grandi. C’est un biais bien connu en psychologie cognitive : on reconnaît mieux les visages de son propre groupe d’exposition.
En combinant ces deux facteurs (prosopagnosie + biais d’exposition), il est fréquent que les personnes concernées ne remarquent pas — ou se trompent sur — l’origine ethnique d’une personne.
Pourquoi les personnes prosopagnosiques sont-elles souvent moins douées pour estimer l’âge d’une personne ?
Parce qu’elles n’ont pas en mémoire une « bibliothèque » de visages pour comparer.
La plupart des gens accumulent inconsciemment des milliers de visages croisés au fil du temps. C’est ce qui permet de dire : « elle a l’air d’avoir 30 ans », « il fait plutôt 50 ».
Chez les prosopagnosiques, le visage n’est pas un repère fiable. L’âge est donc souvent estimé autrement :
l’assurance ou la manière de se tenir et de bouger,
le gabarit,
la voix,
le poivre et sel des cheveux (qui disparaît s’il y a une coloration !),
ou encore des traits physiques généraux.
Mais sans les indices subtils du visage (rides, structure osseuse, micro-expressions…), l’estimation devient beaucoup plus approximative… et parfois complètement à côté de la plaque.
Pourquoi les prosopagnosiques ne reconnaissent pas hors contexte ?
Parce que leur cerveau n’utilise pas la zone spécialisée dans la reconnaissance des visages (le FFA).
Ils prennent l’habitude de s’appuyer sur d’autres indices (coiffure, lieu habituel, énergie…) qui disparaissent ou changent dès qu’on sort du cadre attendu.
Un collègue croisé en soirée devient méconnaissable, un ami en réunion de travail aussi.
Sans ces repères, reconnaître quelqu’un demande un effort mental énorme — impossible à maintenir en permanence.
Pourquoi les prosopagnosiques retiennent-ils surtout les personnes avec qui ils ont partagé un moment émotionnel fort ?
Chez beaucoup de personnes prosopagnosiques, il existe une différence frappante :
👉 impossible de se souvenir du visage de quelqu’un croisé plusieurs fois sans émotion particulière…
👉 mais un souvenir qui reste beaucoup plus durable quand il s’agit d’un moment chargé émotionnellement (une dispute, un fou rire, un sauvetage sur un quai de gare, une soirée marquante).
Quand l’émotion prend le relais de la reconnaissance faciale
Normalement, la zone du cerveau appelée FFA (Fusiform Face Area) permet de reconnaître automatiquement un visage, sans effort conscient.
Chez les personnes prosopagnosiques, cette zone ne fonctionne pas : le visage seul n’accroche pas la mémoire.
Mais les émotions, elles, activent d’autres circuits cérébraux, notamment :
l’amygdale, qui traite l’intensité émotionnelle d’un événement,
l’hippocampe, qui stocke les souvenirs contextuels (lieu, situation, ressenti).
Résultat : même si le visage n’est pas « enregistré », le cerveau se souvient de la situation émotionnelle, et associe cette personne à ce moment particulier. En clair
Ce n’est pas le visage que la mémoire garde, mais :
le contexte émotionnel (« c’est la personne avec qui j’ai eu ce fou rire »),
les indices périphériques (sa voix tremblait, elle portait ce manteau rouge, on était au mariage de X).
C’est pourquoi les prosopagnosiques retiennent mieux les gens quand il s’est passé quelque chose de marquant.
Ce que ça change au quotidien
Dans les relations « banales » (voisins, collègues croisés sans émotion forte), le souvenir ne s’imprime pas → donc oubli fréquent.
Dans les relations chargées émotionnellement (famille proche, ami·e intime, collègues avec qui il y a eu un moment fort), l’ancrage est bien plus solide.
En résumé : Chez les prosopagnosiques, les visages seuls ne suffisent pas. Ce sont les émotions et le contexte vécu qui permettent d’ancrer une personne dans la mémoire
Pourquoi suis-je prosopagnosique « par intermittence » ?
Certaines personnes témoignent d’avoir des périodes où la prosopagnosie semble « pire », et d’autres moments où elles arrivent un peu mieux à reconnaître des visages. Cela peut donner l’impression que le trouble « va et vient ». En réalité, la prosopagnosie n’apparaît pas et ne disparaît pas : elle est permanente. Mais les capacités de compensation du cerveau, elles, varient selon les situations.
Le rôle du FFA et des zones de compensation
Chez une personne sans prosopagnosie, la reconnaissance des visages passe par une zone spécialisée du cerveau : le Fusiform Face Area (FFA), qui transforme un visage en identité.
Chez une personne prosopagnosique, cette zone est déficiente ou fonctionne mal. Le cerveau doit alors compenser en sollicitant d’autres régions :
l’hippocampe, qui archive les souvenirs,
l’amygdale, qui lie mémoire et émotions,
le STS (sillon temporal supérieur), qui aide à capter la voix, la démarche ou les expressions.
Ces régions ne sont pas conçues pour la reconnaissance des visages, mais elles peuvent fournir des indices utiles : un timbre de voix, une façon de marcher, une coiffure, un bijou…
Pourquoi c’est « par intermittence » ?
Parce que ce travail de compensation est coûteux mentalement. Lorsque l’on est :
fatigué,
distrait,
déjà concentré sur une autre tâche,
ou en contexte social chargé (beaucoup de nouvelles personnes à la fois),
le cerveau a moins de ressources pour mobiliser ces indices. La prosopagnosie se fait alors sentir plus fortement. À l’inverse, dans une période de repos, avec moins de charge mentale, on peut avoir l’impression de « mieux reconnaître ».
Qu'es que la prosopométamorphopsie ?
La prosopométamorphopsie est un trouble visuel très rare et différent de la prosopagnosie.
👉 Alors que la prosopagnosie empêche de reconnaître l’identité d’un visage (on le voit net mais il ne dit rien), la prosopométamorphopsie déforme la perception même du visage.
Les personnes atteintes décrivent des visages :
distordus (traits étirés, écrasés),
démultipliés (plusieurs yeux, plusieurs bouches),
ou encore altérés (air monstrueux, asymétrique, parfois effrayant).
Ces déformations peuvent être permanentes ou transitoires, et ne concernent que les visages : les autres objets ou scènes sont perçus normalement.
Causes connues ou suspectées :
des lésions cérébrales dans les aires visuelles,
certaines formes d’épilepsie occipitale,
des troubles psychiatriques associés dans de rares cas,
ou encore des effets secondaires médicamenteux.
Qu’est-ce que l’aphantasie ?
L’aphantasie, c’est le fait de ne pas pouvoir se créer d’images mentales.
Quand la plupart des gens ferment les yeux et visualisent une pomme rouge ou le visage d’un ami, la personne aphantasique, elle, ne « voit » rien du tout dans sa tête. Elle sait ce qu’est une pomme, elle connaît le visage de son ami, mais son cerveau ne projette aucune image.
C’est comme si le projecteur intérieur restait éteint.
Une personne aphantasique ne peut donc pas imaginer d’image mentale du tout : ni visage, ni paysage.
Une personne prosopagnosique, elle, peut imaginer des choses, mais n’arrive pas à se représenter mentalement le visage d’un proche.
Les personnes aphantasiques ne « voient » rien dans leurs rêves ni dans leur tête.
Les personnes prosopagnosiques, elles, peuvent rêver, mais leurs rêves n’ont souvent pas de visages reconnaissables.
Et si elles veulent s’imaginer le visage d’un proche, elles doivent le reconstruire mentalement à partir d’indices mémorisés « Elle a les yeux verts, un nez un peu aplati, une mèche sur le côté… »
En résumé :
L’aphantasie touche l’imagination (l’image mentale n’existe pas).
La prosopagnosie touche la reconnaissance (le visage réel n’est pas identifié).
Deux façons différentes pour le cerveau de rappeler qu’il n’y a pas une seule manière de voir le monde, mais bien des milliards.
Quelle est la différence entre prosopagnosie acquise et développementale ?
Développementale : présente dès l’enfance, sans lésion identifiable.
Acquise : causée par une lésion cérébrale (AVC, traumatisme…). Les bases neurobiologiques diffèrent entre les deux.
Quelles autres conditions affectent la reconnaissance des visages ?
Il existe d’autres conditions qui impactent la reconnaissance des visages, différemment de la prosopagnosie :
Super-reconnaissance — capacité exceptionnellement élevée à reconnaître les visages. Certaines personnes sont parfois recrutées par la police pour identifier des individus dans une foule ou sur des vidéos.
Hyperfamiliarité — impression que tout le monde paraît familier, même les inconnus.
Syndrome de Capgras — les visages familiers sont perçus, mais sans résonance émotionnelle ; la personne a l’impression de rencontrer un “double imposteur” à la place de son proche.
Syndrome de Frégoli — conviction que des personnes différentes sont en réalité la même qui se présente sous divers déguisements.
Qui est concerné par la prosopagnosie ?
Environ 2 à 2,5 % de la population générale est concernée. Le taux est bien plus élevé chez les personnes ayant d’autres neuroatypies :
- Environ 36 % des personnes autistes (TSA) présentent aussi des signes de prosopagnosie.
- Elle est également plus fréquente chez les personnes TDAH ou dyslexiques.
Un prosopagnosique peut-il reconnaître ses proches ?
Oui, bien sûr.
Les personnes prosopagnosiques reconnaissent généralement très bien leurs proches… mais pas grâce à leur visage.
Elles s’appuient sur d’autres indices : la voix, la posture, les lunettes, les vêtements, la manière de bouger… Tous ces repères deviennent familiers à force de côtoyer les mêmes personnes.
C’est d’ailleurs pour cela que les proches peuvent parfois douter du trouble : ils se sentent bien reconnus.
Mais il suffit d’un changement — un nouveau style, un lieu inattendu, une nouvelle coiffure — pour que la reconnaissance devienne incertaine.
Cette FAQ est construite à partir des échanges avec des personnes prosopagnosiques : leurs anecdotes, leurs galères, leurs trouvailles et leurs impressions.
Elle est donc empirique : pas de validation médicale ou scientifique officielle.
Bref, du vécu, du subjectif…
Pour valider certaines de ces observations, il faudrait des tests comportementaux réalisés dans un cadre scientifique, par exemple avec un casque EEG (électroencéphalogramme).
Cela permettrait de confirmer — ou d’infirmer — que les difficultés viennent bien du FFA (Fusiform Face Area), la zone du cerveau spécialisée dans la reconnaissance des visages.